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03/04/2005

Je me souviens.

Je me souviens de mes 8 semaines de stage, effectués dans les Hôpitaux de Montréal en 1997.

Je me souviens de la gentillesse, et d l’accueil de nos cousins d’Amérique.

Je me souviens d’avoir fait répété 3 fois sans jamais comprendre, le premier patient que j’interrogeais dans le service de cardiologie de l’Hôpital Saint-Joseph.

Je me souviens d’avoir pensé qu’ils étaient fous de prescrire des bêta-bloquants à des insuffisants cardiaques : « Il n'y a pas de précurseurs, il n'existe que des retardataires.» (J Cocteau).

Je me souviens d’avoir dit au revoir au pont Jacques Cartier, les larmes aux yeux.

Je me souviens de mes ballades en rollers, dans les Jardins des Floralies de l’Île Notre Dame, et sur le circuit Gilles Villeneuve.

Je me souviens de m’être démis le pouce lors d’une chute en rollers, sur le Pont des Iles.

Je me souviens encore du goût de mon dernier muffin aux bleuets de chez « Ogilvy ».

Je me souviens de noms fleurant bon le XVIIème siècle : « Tour de l’Isle », « Mont-Royal », «Théâtre du Nouveau Monde », « Compagnie de la Baie d'Hudson » …

Je me souviens de noms curieux, héritiers des deux civilisations qui ont forgé ce pays : « Quai King Edward », « Marché Atwater ».

Je me souviens du Cimetière du Mont-Royal, si vaste, si paisible, et si verdoyant. Une autre idée de la Mort.

Je me souviens d'avoir déjeuné dans un restaurant lyonnais, rue Saint Denis, non loin de restaurants afghan, breton, indien, pakistanais, bolivien, portugais…

Je me souviens d’avoir assisté à un « Cyrano de Bergerac » au Théâtre du Nouveau Monde, joué sans une once d’accent, puis de me souvenir brutalement où j’étais en entendant l’accent des comédiens se présentant sous les applaudissements du public.

Je me souviens des « Foufounes électriques », sur la rue Sainte Catherine.

Je me souviens de l'absolue sérénité se dégageant du jardin japonais, sur les Iles, au milieu du saint Laurent.

Je me souviens de « T’as pas du change ? » (avec l’accent) le long de la même rue.

Je me souviens d’une immense pauvreté à « Côte des neiges », et d’une huge wealthiness à « Westmount ».

Je me souviens du « Square Saint Louis », et de ses maisons rouges et mauves.

Je me souviens que le Saint Laurent fait passer mon Rhône bien aimé pour un ruisseau

Je me souviens d’avoir eu le cœur serré sur les Plaines d’Abraham.

Je me souviens que la question de la Souveraineté est omniprésente, presque obsessionnelle.

Je me souviens d’une émeute devant la plaque commémorative du « Vive le Québec Libre » du Général, après 30 ans jour pour jour.

Je me souviens d’avoir entendu, 30 ans après, le cœur des québécois s’accélérer lorsqu’il L’a dit.

Je me souviens d’avoir pensé que les québécois avaient pris le meilleur de l’ancien, et du nouveau Monde.

Je me souviens qu’Ils vivent juste à côté de l’ogre américain. Après eux, ce sera notre tour.

Je me souviens d’avoir dévoré une partie de Michel Tremblay, illustre inconnu ici, illustre tout court là-bas.

Je me souviens de « Je me souviens ».

Merci à Joe Brainard et Georges Perec.

11:20 Publié dans Mon passé | Lien permanent | Commentaires (0)

19/02/2005

Samira


medium_bbastou.3.jpgIl fait chaud dans ce hangar, à quelques kilomètres de Montpellier.
Les rayons du soleil balayent les nuques ou les visages des infortunés qui composent sur leur trajectoire.
Nous sommes 3500, il n’y aura que 1815 élus, et encore, mieux vaut ne pas être le 1815ième, pour pouvoir choisir sa spécialité et son affectation.
Malgré notre nombre, et la caisse de résonance du hangar, il règne un silence oppressé lorsque les correcteurs apportent la deuxième série de dossiers.
La nuit a été courte entre les deux jours d’épreuves, certains croient qu’ils ont perdu la partie, d’autres le savent, d’autres enfin, l’ignorent.
En me couchant (la veille du premier jour, ou celle du second, je ne me souviens plus), j’ai regardé 15 minutes de « L’année Juliette » avec Luchini. Je n’aime pas cet acteur, mais je l’ai quand même supporté un quart d’heure, car il y joue un anesthésiste (un SPECIALISTE…).
Je n’ai pas osé y lire un augure, même lorsqu’il a traversé l’écran de droite à gauche en coassant et en agitant ses bras de haut en bas.
Je n’étais pas très inquiet, dans ce hangar, j’avais perdu mon père quelques semaines auparavant, et malgré notre éloignement, mon potentiel de relativisation était à son maximum.
Delphine était là aussi, si proche et si lointaine à la fois.
Je lis et réponds aux dossiers, jusqu’à ce que je rencontre Samira.
Elle a 3 ans, et sa vie n’est déjà pas rose du tout, elle est même plutôt noire. Et elle a mal au ventre.
Sa couleur de peau est un piège, puisqu’il évoque, associé aux douleurs abdominales dont elle se plaint, une maladie génétique fréquente chez les sujets noirs : l’anémie falciforme (ou drépanocytose).
J’ai balayé cette hypothèse en un éclair.
Une autre image m’illuminait : elle vit dans un squat, avec ses parents et ses 5 ou 6 frères et sœurs, et elle mange les petites écailles de peinture blanche, qui se délitent d’un mur rongé par l’humidité.
Ces écailles, au goût sucré remplacent les friandises, que maman ne peut lui offrir.
Mais, ces écailles la tuent petit à petit, en lui faisant ingérer un poison insidieux : le plomb.
Cette fillette souffre de saturnisme.
C’était évident.
Même dans ce dossier, flottait l’image paternelle.
Au cours de mon externat, j’allais feuilleter au grenier des vieux numéros du « Lyon médical » (aujourd’hui disparu, je crois), qu’il avait laissés à son départ.
Un numéro comportait un dossier sur le saturnisme.
Il racontait que le plomb était jusqu’en 1904 le composant du « blanc de Céruse », des peintres de la Renaissance, mais aussi des peintres en bâtiment.
Cette peinture lentement mortelle en cas d’ingestion, avait la perversité d’avoir un goût sucré, comme pour mieux attirer ses petites victimes.
Il racontait aussi (c’était mon passage favori) que la chute de l’Empire Romain pouvait, en partie, être expliquée par le saturnisme.
Les « élites » romaines, en effet pouvaient se permettre le grand luxe de s’acheter des ustensiles de cuisine revêtus de plomb. A chaque repas, toute la classe dirigeante s’empoisonnait lentement mais sûrement. Quand on sait que les conduits des aqueducs étaient en partie plombés, on imagine bien que la quantité de toxique ingérée quotidiennement par un romain (encore plus si il était riche) devait être impressionnante.
Le saturnisme provoque entre autres des troubles psychiatriques, des malformations congénitales, des épilepsies, et une stérilité. Tous ces symptômes ont frappé plus ou moins durement le classes supérieures (l’adoption était alors très répandue pour empêcher les lignées de s’éteindre : par exemple César et son fils adoptif Brutus, qui le tuera aux ides de mars 44).
L’Empire Romain, conduit par des lignées dégénérées par la consanguinité et le saturnisme se serait effondré comme un château de carte, mais par le haut.
Bref, devant ma copie, j’ai eu une réminiscence qui m’a guidée. Heureusement, car à la base, j’avais très peu d’affinité pour la « Santé Publique », et encore moins pour le saturnisme.
Je ne me souviens plus combien j’ai eu à ce dossier, mais beaucoup de mes condisciples avaient posé le diagnostic de drépanocytose.
J’aime à penser que j’ai réussi l’internat grâce à ma passion pour l’histoire antique, et aux mânes paternelles.
Et ce, même si ce n’est pas tout à fait vrai.

Samira, fillette noire de 3 ans, présente depuis quelques heures, des douleurs abdominales vives, sans fièvre, sans point douloureux précis ni défense musculaire au palper de l'abdomen. On apprend par l'interrogatoire que depuis quelques semaines cette enfant s'est plaint du ventre à plusieurs reprises ; elle a souffert également de céphalées intermittentes ; elle est triste, apathique, sans entrain. Des radiographies simples de l'abdomen ont éliminé toute affection grave nécessitant un traitement chirurgical immédiat, mais elles ont révélé la présence de petits corps étrangers radio-opaques dans le côlon et des anomalies du squelette pelvien qui ont fait prescrire une radiographie du genou montrant des bandes denses métaphysaires le long des lignes d'ossification des fémurs et des tibias.
Q.1
En fonction de cette image radiologique et des données issues de l'observation, quel diagnostic proposez-vous ?
Q.2
Quel(s) argument(s) recherchez-vous par l'interrogatoire des parents pour étayer cette hypothèse ?
Q.3
Quels examens complémentaires demanderez-vous pour étayer ce diagnostic et qu'en attendez-vous ?
Q.4
Une nouvelle crise douloureuse abdominale survient. Un ASP est réalisé en urgence. Quelles images vous attendez-vous à retrouver ?
Q.5
Si les premiers examens biologiques ne vous permettent pas d'affirmer le diagnostic de la maladie causale, un test dynamique peut vous y aider. Lequel ?

12:00 Publié dans Mon passé | Lien permanent | Commentaires (3)

07/02/2005

Caroline (la rose et le réséda)

J'ai relu ma note d'hier sur Delphine et, je me suis revu la haïr ce fameux 8 décembre.
La note décrit assez exactement mon sentiment d'exaspération.
J'ai passé de merveilleux (trops brefs) moments à ses côtés, noyés dans un océan de frustration. Pas seulement physique (un petit peu tout de même), mais aussi sentimentale; j'étais persuadé qu'elle représentait ce que j'avais tant attendu.
A distance, je renie donc le terme de "s...", que j'ai tant pensé à cette époque.

Caroline était diamétralement opposée, comme Nouméa et Saint Pétersbourg.
Nous avons roulé notre bosse ensemble entre septembre 90 (rentrée première P1) et le 31 juillet 1998, date de sa dernière lettre.
Elle était donc très différente: petite, boulotte, les cheveux châtains clairs, de petites lunettes ovales, et autant de grâce qu'un percheron (la comparaison est un peu brutale, mais assez vraie, et pleine d'affection de ma part -voir Malvil de Robert Merle-).

Septembre 90, je me retrouve noyé dans le chaudron du mythique "amphi Hermann" (qui n'a rien à envier à Geoffroy Guichard un soir de derby Lyon-St Etienne) après trois ans dans un lycée trés catho-bon-chic-bon-genre-j'appartiens-à-une-élite surprotégé (s'embrasser en public était passible d'exclusion temporaire...).
Je fais la connaissance de deux autres bizuths perdus qui se sont fait plâtrer ensemble lors du bizutage: Caroline et Frédéric.
Nous décidons de travailler ensemble, après quelques tergiversations (je courrais alors un autre lièvre, encore une fois...).
Ils sont cathos tous les deux (uhmmm, çà commence mal...), lui est bon-chic-bon-genre, mais trés sympa (sa vie a été illuminée par un contact direct avec JPII lors d'un voyage pontifical en Savoie....).
Nous travaillons alors comme des fous, avec tous les petits hauts, et petits bas d'une année de concours.
Nous nous soutenons mutuellement, et comme au sein de tous les groupes de trois personnes, je tente de ne pas être isolé par ma différence: mon irrévocable athéisme (par de piètres petites manoeuvres bien indignes du "Le Prince" de Machiavel, que je lisais à cette époque là)
En fait, curieusement, c'est Frédéric qui a été "isolé", peut-être du fait d'une certaine rigidité de pensée (Caroline était plutôt du genre catho "bonhomme", genre Frère Tuck).
Nous étions toujours inséparables, mais un clivage s'était formé.
Nous avons tous les trois repiqué la P1.
Au bout de la deuxième P1, Frédéric s'est un peu "désuni" avec une joli brune nommée Sophie, et il a planté son concours.
Caroline et moi avions donc atteint le "Graal", devant lequel nous bavions depuis 2 ans: pouvoir consulter le tableau d'affichage des P2, afin de s'informer sur la date des choix de stages (l'extase). Ce tableau est situé à 2m50 de celui des P1, mais nous avions mis deux ans pour franchir cette distance, et le pauvre Frédéric n'y était pas parvenu.
Les années se sont alors succédées, avec pour rythme les deux partiels -février et juin- (Cf l'excellente note de Mélie:l'éponge).
Nous étions inséparables à la fac, aux sorties piscine du jeudi.....
J'ai commencé à la voir différemment, en un mot, à l'aimer.
Toute ma culture biblique provient de ces après-midis de révision, ou elle me racontait tel ou tel passage (mon histoire préférée: Joseph et ses frères)
J'ai mis deux ans pour le lui dire (mais je lui ai dit, pas comme pour Delphine, Cf. infra:yeah, I did it!).

Un après-midi de révisions (pour paraphraser une pub Lacoste: "on est toujours avant ou aprés une partielle en médecine"), nous faisions une petite sieste sur mon lit (c'était rituel, toutes les 2-3 heures, et totalement asexué):

"- dis moi...
- oui... (il faisait chaud dans la pièce, ou c'était moi...)
- comment envisages-tu notre relation ?(comme je l'ai déjà dit, j'étais très "intellectuel", bref c'était pas gagné....)
- uhmmm (combien peut-être long un grommellement!), je t'apprécie beaucoup, je ne veux pas te faire de peine, mais j'ai fait un choix de vie, je veux rentrer dans les ordres...
- ah bon............."

Que le monde est cruel, j'ose me déclarer après deux ans, et je tombe sur le pouce des doigts de la main qui veulent rentrer dans les ordres, en France et par an.
Après, le reste de l'histoire est plus difficile à raconter, car je n'en sort pas grandi.
Du jour au lendemain, je l'ai ignorée (par méchanceté ou vengeance, et aussi par instinct de conservation).
Notre relation étant quasi exclusive au sein de l'amphi, elle s'est retrouvée totalement isolée (j'étais quand même un peu plus sociable qu'elle...).
J'étais alors à la fois triste et heureux de la voir errer comme une âme en peine d'amphis en amphis, au gré des cours.
Puis est venu le sprint de l'internat, et Delphine, qui ont effacé son image, qui était omniprésente dans mon esprit.

On s'est revu une ou deux fois après.
Elle m'avait pardonné (le vieux réflexe de tendre la joue gauche- car comme la majorité de ceux qui frappent, je suis droitier-), ce qui rendait ma honte encore plus aiguë.
Mais elle avait changé, ses discours m’inquiétaient, car le frère Tuck avait peu à peu laissé place à Thérèse de Lisieux, et son mysticisme absolu (« la petite voie »).
Je ne la reconnaissais plus ; sa famille et sa sœur non plus (elle avait aggravé son mysticisme, avec une tendance à l'incurie; elle que j'ai connue si soucieuse de sa propreté).
Dans une de ses dernières lettres, elle m’annonçait avoir fait sa demande pour devenir « postulante ».
Depuis, plus de nouvelles, elle n'a jamais terminé sa médecine (absente du registre des théses, et inconnue du Conseil de l'Ordre)

Je l'imagine aider de petits enfants africains en pleine brousse, en robe de bure blanche.

Mais le fantôme de Thérèse de Lisieux me fait frémir parfois.

18:55 Publié dans Mon passé | Lien permanent | Commentaires (1)