« 2005-06-10 | Page d'accueil
| 2005-06-19 »
11/06/2005
La fée morphine.
La morphine fait peur.
Son passé est en effet sulfureux, aussi bien du point de vue médical, que toxicologique.
Du point de vue médical, car elle reste associée aux douleurs terminales, à l’euthanasie, ou plus généralement à la fin de vie dans l’esprit des patients et des médecins.
Mais il y a pire, elle reste la base chimique de composés utilisés à des fins de toxicomanie. Je pense qu’elle n’est plus guère utilisée en temps que telle, dépassée par des composés chimiques bien plus puissants (certains dérivés utilisés en anesthésiologie sont 100-10000 fois plus efficaces qu’elle en terme d’antalgie).
Enfin, mal utilisée, elle peut conduire à des dépressions respiratoires parfois fatales.
Ces liaisons dangereuses la rendent donc quasiment taboue pour beaucoup de médecins et de patients. D’ailleurs, l’arsenal médico-légal rend sa prescription fort complexe (ordonnances sécurisées, nécessité d’une triple signature en Clinique/Hôpital : médecin thèsé, Pharmacien, Infirmière voire Surveillante sur les fameux carnets roses).
Comme l’immense majorité de mes confrères, non informé (aucun cours sur l’antalgie à la Faculté à mon époque), voire mal informé (« oulààà, il/elle va s’arrêter de respirer…. »), je ne l’ai quasiment jamais utilisée au début de ma carrière. De toute façon, je ne pouvais pas la prescrire en temps qu’interne, sans qu’un médecin thèsé ne contresigne ma prescription.
Vous allez vous dire, quel rapport entre un antalgique et la cardiologie ?
En fait, la morphine est un excellent traitement de l’insuffisance cardiaque aiguë. Vasodilatateur vasculaire pulmonaire puissant, c’est aussi un excellent anxiolytique.
Comme je l’ai déjà dit, à Montréal, chaque OAP avait droit à son injection de morphine aux urgences, et en soins intensifs. J’ai gardé de ce stage le sentiment tenace que nos mentalités médicales ont toujours 2-3 ans de retard par rapport à la médecine qui se pratique dans les pays anglo-saxons. J’en ai aussi gardé un enseignement plus général : étudiants en médecine, quittez le confort douillet de notre pays endormi sur ses lauriers des années 50-60, allez voir ailleurs comment on traite les patients. Nous avons tous l’impression que notre façon de traiter les patients est la meilleure, sinon parmi les meilleures. C’est faux. Allez voir ailleurs, et décillez vous.
Donc, je me suis mis à la morphine, hors AMM, et souvent j’ai eu droit à une moue dubitative de la part de mes collègues et infirmières (« mais, il n’a pas mal »). Oui, mais il s’étouffe, et il est très angoissé.
Je repense à cela ce matin, car hier, la fée a encore frappé.
Un patient coronarien en réa, non intubé.
Très très anxieux, agité, pâle presque grisâtre, polypnéique demandant sans cesse son spray de trinitrine, bougeant continuellement, et suant à grosses gouttes. Donc une consommation d’oxygène importante, pour en organisme en hypoxie. Une spirale infernale qui conduit inéluctablement à l’intubation.
Mon traitement de base : nitrés, morphine et diurétiques.
Au bout de 25-35 minutes, il dormait, avec une saturation à 100%. Ce matin, j’ai regardé la diurèse de la nuit : 1500ml.
Quelle est ma conclusion ?
Pas que je suis intrinsèquement meilleur qu'un autre (l’association nitrés et diurétiques aurait probablement suffit, mais sans aucune anxiolyse).
Mais que rien ne vaut l’expérience acquise lors d’un séjour à l’étranger.
08:20 Publié dans Médecine | Lien permanent | Commentaires (7)




