30/03/2008
En cours
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21/03/2008
Allah n’est pas obligé.
Le récit nous plonge dans le quotidien des enfants-soldats en pleine guerre civile, que ce soit au Libéria ou en Sierra Leone voisine.
La langue et le phrasé scandé de ce livre sont vraiment envoûtants.
Je crois que l’auteur dit à un moment que l’Afrique dévore ses enfants.
Cette constatation me serre le cœur.
Un enfant soldat. Crédit inconnu
Enfant dans un camp de réfugiés en Ouganda (cliché: Jesse Feldman, source ABCnews)
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J’ai récemment lu dans « Le Monde » le récit d’un des sbires de Charles Taylor, un des seigneurs de guerre qui a ravagé le Libéria et qui est finalement jugé en ce moment à La Haye :
Un entretien avec Ahmadou Kourouma.
Un article de Wikipedia sur l’utilisation militaire des enfants.
Un article de jeunafrique.com
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10/03/2008
Amours (2).
Bon, pas de quoi se réveiller la nuit en sursaut pour relire un passage.
Il s’agit d’une étude sociologique sur les relations hommes/femmes et leurs différentes évolutions au cours des âges et des civilisations.Les sociétés anciennes privilégiaient la polygynie et plus rarement la polyandrie en fonction de leur condition de vie. Il existe encore de nos jours des sociétés polyandres (l’exemple le plus connu étant les Mosuo).
Puis le catholicisme est arrivé et a imposé la monogamie, après avoir un peu mis de l’eau dans son vin, puisqu’au tout début, c’était le célibat et l’absence de sexualité qui étaient fortement conseillés par les Pères de l’Eglise (notamment Saint Paul). Je ne sais pas qui était de Dir' Com' de Saint Paul à l'époque, mais il a tout fait pour que le catholicisme reste une petite secte juive (pas de sexe, pas de plaisir, pas d'enfants...). Ils ont quand même dû le virer, étant donné l'évolution ultérieure...
Finalement, l’Eglise a mis 2000 ans pour obtenir une société globalement monogame. Et encore, c’est plutôt le mercantilisme qui est parvenu à ce résultat plutôt que les bulles fulminantes et répétées du Pape.Le dernier chapitre qui imagine l’avenir des relations hommes/femmes est assez drôle.
Ce livre est certes agréable à lire, mais il sent un peut trop le superficiel. On dirait que leurs auteurs ont publié sur 200 pages les résultats de leurs recherches sur le net. Je sais, je suis un peu dur car la bibliographie fait quand même une page de petits caractères, mais l’ensemble manque de profondeur.
Un exemple qui résume bien cette impression. A la fin de l’ouvrage, les auteurs citent une étude américaine qui recense les 250-300 raisons de faire l’amour en fonction du sexe. Curieusement, le jour de la parution est donnée, mais absolument aucune référence…
Un livre à feuilleter tranquillement à la FNAC ou à offrir négligemment.
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06/03/2008
Amours.
En flirtant avec quelques couvertures dans une librairie, j’ai touché du doigt « Amours » de Jacques Attali.
Et oui, « le » Jacques Attali que nous connaissons tous.
Il nous parle de l’évolution de l’amour depuis l’origine de la vie.
Cet obscur objet du désir m’a aussi attiré par ses nombreuses et belles illustrations exemptes de vulgarité, son papier sensuel et sa composition moderne.
J’avoue que j’ai surtout été rendu curieux par le fruit de la rencontre de cet auteur, « économiste, écrivain et haut fonctionnaire », comme le précise Wikipedia et qui me semble tout de même assez austère et ce sujet qui peut conduire à tous les épanchements que l’on peut imaginer.
Nous n’en sommes qu’aux préliminaires pour l’instant.
Je vous raconterai l’acmé.
Mais soyez patients, je sais prendre mon temps…
°0°0°0°0°0°0°0°0°
Amours
Jacques Attali en collaboration avec Stéphanie Bonvicini
Editions Fayard
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21/02/2008
Au détour d'une page...
... du « Seigneur de Bombay » :
« L'araignée tisse les tentures du palais des Césars ; la chouette fait le guet dans les tours d’Afrasiab ».

Une très belle image de la déchéance de ce qui fut grand, et orgueilleux.
C’est le même Saadi qui a aussi écrit (merci Wikipedia) :
Les enfants d'Adam font partie d'un corps
Ils sont crées tous d'une même essence
Si une peine arrive à un membre du corps
Les autres aussi, perdent leur aisance
Si, pour la peine des autres, tu n'as pas de souffrance
Tu ne mériteras pas d'être dans ce corps
(Ces dernières lignes me rappellent beaucoup le « Pour qui sonne le glas », de John Donne et l’image employée par Agrippa Menenius Lanatus pour faire revenir la plèbe à la raison à la suite de la révolte de -494.)
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19/02/2008
L'ankus du roi (5)
— Le Thuu était-il si vieux et si fou, Petit Frère ? dit Bagheera doucement. Voici toujours un mort.
— Suivons. Mais où est la chose qui boit le sang d’éléphant, l’épine à l’œil rouge ?
— Le Petit Pied l’a... peut-être. Il n’y a plus, de nouveau, qu’un seul pied maintenant.
La trace unique d’un homme agile qui avait couru vite, un fardeau sur l’épaule gauche, persistait autour d’une longue bande basse de gazon sec en forme d’éperon, où chaque empreinte, aux yeux perçants des traqueurs, semblait marquée au fer rouge.
Ils ne parlèrent ni l’un ni l’autre jusqu’à ce que la trace aboutît aux cendres d’un feu de camp, caché dans un ravin.
— Encore ! dit Bagheera, en s’arrêtant net, comme si on l’avait changée en pierre.
Le corps recroquevillé d’un petit Gond gisait là, les pieds dans les cendres, et Bagheera interrogea Mowgli du regard.
— On a fait cela avec un bambou, dit le garçon après un coup d’œil. J’en usais avec les Buffles lorsque je servais le Clan des Hommes. Le Père des Cobras — je regrette de m’être moqué de lui — connaissait bien la race, comme j’aurais dû la connaître. N’ai-je pas dit que les hommes tuaient pour le plaisir ?
— En vérité, ils ont tué pour avoir des pierres rouges et bleues, répondit Bagheera. Souviens-t’en, j’ai logé moi-même dans les cages du Roi, à Oodeypore.
— Une, deux, trois, quatre pistes, dit Mowgli, en se penchant sur les cendres. Quatre pistes d’hommes aux pieds chaussés. Ils ne vont pas aussi vite que les Gonds. Mais quel mal leur avait fait le petit homme des bois ? Vois, ils ont parlé ensemble, tous les cinq, debout, avant de le tuer. Bagheera, retournons. Mon cœur est lourd en moi, quoiqu’il danse de haut en bas comme un nid de loriot au bout de sa branche.
— C’est mauvaise chasse que de laisser gibier sur piste. Suivons ! dit la Panthère. Ces huit pieds chaussés ne sont pas allés loin.
Ils ne parlèrent plus pendant une grande heure, tandis qu’ils relevaient la large voie des quatre hommes.
Le soleil était déjà clair et chaud lorsque Bagheera dit :
— Je sens de la fumée.
— Les hommes ont toujours plus envie de manger que de courir, répondit Mowgli, en décrivant des lacets parmi les buissons ras de la nouvelle Jungle qu’ils étaient en train d’explorer.
Bagheera, un peu sur la gauche, fit entendre un indescriptible bruit de gorge.
— En voici un qui ne mangera plus, dit-elle.
Un paquet de vêtements aux couleurs vives gisait en tas sous un buisson, et, alentour, de la farine s’était répandue.
— Cela a été fait à l’aide du bambou, dit Mowgli. Regarde ! Cette poudre blanche est ce que les hommes mangent. Ils ont pris sa proie à celui-là — il portait leurs vivres — et ils l’ont livré comme proie lui-même à Chil le Vautour.
— C’est le troisième, dit Bagheera.
— J’irai porter de grosses grenouilles fraîches au Père des Cobras pour l’engraisser, se dit Mowgli. Cette chose qui boit le sang d’éléphant, c’est la Mort même, et, cependant, je ne comprends toujours pas !
— Suivons, dit Bagheera.
Ils n’avaient pas fait un mille de plus qu’ils entendirent Ko, le Corbeau, en train de chanter un chant de mort au sommet d’un tamaris, à l’ombre duquel trois hommes étaient couchés. Un feu mourant fumait au centre du cercle, sous un plat de fer qui contenait une galette noircie et brûlée de pain sans levain. Près du feu gisait flamboyant au soleil l’ankus de rubis et de turquoises.
— La chose va vite en besogne. Tout se termine ici, dit Bagheera. Comment ceux-ci sont-ils morts, Mowgli ? Ils ne portent ni marque ni meurtrissure.
Un habitant de jungle arrive à en savoir, par expérience, aussi long que la plupart des médecins sur les plantes et les baies vénéneuses. Mowgli flaira la fumée qui montait du feu, rompit un morceau de pain noirci, le goûta, et, le recrachant :
— La pomme de mort, toussa-t-il. Le premier a dû la mêler aux aliments destinés à ceux qui l’ont tué comme ils avaient tué d’abord le Gond.
— Bonne chasse, en vérité ! Les meurtres se suivent de près, dit Bagheera.
La « pomme de mort » est le nom que la Jungle donne à la pomme épineuse ou datura, le poison le plus prompt de toute l’Inde.
— Et quoi, maintenant ? dit la Panthère. Allons-nous nous entre-tuer, toi et moi, pour cet égorgeur à l’œil rouge, là-bas ?
— Parle-t-il ? murmura Mowgli. L’ai-je offensé en le jetant ? Entre nous deux il ne peut faire de mal, car nous n’avons pas les mêmes désirs que les hommes. Si on le laisse ici, il continuera certainement à tuer les hommes, l’un après l’autre, aussi vite que les noix tombent par le grand vent. Je ne souhaiterais pas cependant les voir mourir six par nuit.
— Qu’importe ! Ce ne sont que des hommes. Ils se sont entre-tués, et ils ont été contents, dit Bagheera. Le premier petit homme des bois chassait bien.
— Ce n’en sont pas moins des enfants, et un enfant se noierait pour mordre un rayon de lune dans l’eau. Toute la faute est à moi, dit Mowgli, qui parlait comme s’il savait le fond de toutes choses. Je n’apporterai plus jamais de choses étrangères dans la Jungle, fussent-elles aussi belles que des fleurs. Ceci — il souleva l’ankus avec méfiance — va retourner au Père des Cobras. Mais il faut d’abord que nous fassions un somme, et nous ne pouvons nous coucher auprès de ces dormeurs-là. Il nous faut aussi l’enterrer, lui, de peur qu’il ne se sauve et n’en tue six encore. Creuse-moi un trou sous cet arbre.
— Mais, Petit Frère, dit Bagheera, en se dirigeant vers l’endroit indiqué, je t’assure que ce n’est pas sa faute, à ce buveur de sang. Tout le mal vient des hommes.
— C’est tout un, répondit Mowgli. Creuse le trou profond. Lorsque nous nous réveillerons, je le reprendrai pour le rapporter.
Deux nuits plus tard, tandis que le Cobra Blanc honteux, spolié, solitaire, roulait des pensées de deuil dans les ténèbres du caveau, l’ankus de turquoises vola en sifflant par le trou du mur, et s’abattit avec fracas sur la couche de monnaies d’or.
— Père des Cobras, dit Mowgli (il avait soin de rester de l’autre côté du mur), tâche de trouver dans ton peuple quelqu’un de jeune et de bien armé qui t’aide à garder le Trésor du Roi, afin que nul homme ne sorte plus vivant d’ici.
— Ah ! ah ! ainsi, le voilà de retour. Je l’avais bien dit, que c’était la Mort. Comment se fait-il que tu sois encore vivant ? marmotta le vieux Cobra, en s’enroulant amoureusement autour du manche de l’ankus.
— Par le Taureau qui me racheta, je n’en sais rien ! Cette chose a tué six fois en une nuit. Ne la laisse plus sortir.
LA CHANSON DU PETIT CHASSEUR
Mor le Paon, les Singes Gris dorment encor — tout est sombre,
Chil n’a point fauché le ciel sur cent brasses de longueur,
Par la Jungle doucement flotte un soupir, glisse une ombre —
C’est la peur, ô Petit Chasseur, c’est la Peur !
Doucement, dans la clairière, elle fuit, épie, espère,
Le murmure monte et s’étend, chuchoteur ;
Ton front se mouille et se glace, à l’instant ce bruit qui passe —
C’est la peur, ô Petit Chasseur, c’est la Peur !
Avant que du haut du mont la lune ait sabré la roche,
À l’heure où trempé, défait, s’égoutte le poil pleureur,
Écoute à travers la nuit : un souffle halète, approche —
C’est la Peur, ô Petit Chasseur, c’est la Peur !
À genoux, bande la corde ; qu'en sifflant la flèche morde ;
Plonge ta lance au fourré vide et moqueur ;
Ta main faiblit, se dénoue et le sang quitte ta joue —
C’est la Peur, ô Petit Chasseur, c’est la Peur !
Quand la trombe voit le ciel, quand le pin glisse et s’écroule,
Quand cingle et claque le fouet de l’ouragan aboyeur,
Dans les cuivres du tonnerre une voix plus haute roule —
C’est la Peur, ô Petit Chasseur, c’est la Peur !
La crue écume et s’encaisse, le bloc oscillant s’affaisse,
Chaque brin d’herbe est un spectre en la livide lueur,
Ta gorge sèche se scelle et ton cœur battant martèle :
C’est la Peur, ô Petit Chasseur, c’est la Peur !
(Fin)
°0°0°0°0°0°0°0°0°0°
Le Second Livre de la Jungle. 1894
Rudyard Kipling.
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18/02/2008
L'ankus du roi (4)
Ils se retrouvèrent avec joie une fois de plus à la lumière du jour, et, lorsqu’ils furent rentrés dans leur propre Jungle, et que Mowgli fit étinceler l’ankus au soleil du matin, il se sentit presque aussi content que de la trouvaille d’un bouquet de fleurs nouvelles pour mettre dans sa chevelure.
— C’est encore plus brillant que les yeux de Bagheera, dit-il avec ravissement comme il faisait miroiter le rubis. Je le lui montrerai... Mais que voulait dire le Thuu en parlant de mort ?
— Je ne sais pas. Jusqu’au fin bout de ma queue je suis fâché que tu ne lui aies point fait tâter de ton couteau. Il y a toujours du mal aux Grottes Froides, sur terre et dessous. Mais j’ai faim maintenant. Chasses-tu avec moi, ce matin ? dit Kaa.
— Non ; il faut que Bagheera voie ceci. Bonne chasse !
Mowgli s’en alla, dansant, brandissant le grand ankus, et s’arrêtant de temps à autre pour l’admirer, jusqu’à la partie de la Jungle que Bagheera fréquentait de préférence ; et il la trouva en train de boire après une chasse un peu dure. Mowgli lui conta ses aventures depuis le commencement jusqu’à la fin, et Bagheera, entre-temps, reniflait l’ankus. Lorsque Mowgli en vint aux derniers mots du Cobra Blanc, Bagheera fit entendre un ronron approbateur.
— Alors le Capuchon Blanc a dit la vérité ? demanda Mowgli vivement.
— Je suis née dans les cages du Roi, à Oodeypore, et je me flatte de connaître un peu l’Homme. Beaucoup d’hommes tueraient trois fois dans une seule nuit rien que pour cette pierre rouge.
— Mais la pierre ne fait qu’alourdir la chose à la main. Mon petit couteau brillant vaut bien mieux ; et vois ! la pierre rouge n’est pas bonne à manger. Alors, pourquoi tueraient-ils ?
— Mowgli, va dormir. Tu as vécu parmi les hommes, et...
— Je me souviens. Les hommes tuent parce qu’ils ne chassent pas — par oisiveté et pour le plaisir. Réveille-toi, Bagheera. Pour quel usage a-t-on fabriqué cette chose à pointe d’épine ?
Bagheera ouvrit à demi les yeux — elle avait une grande envie de dormir — en un clignement malicieux.
— Les hommes l’ont fabriquée pour l’enfoncer dans la tête des fils de Hathi, afin que le sang coule. J’ai vu cela dans les rues d’Oodeypore, devant nos cages. Cette chose a goûté au sang de beaucoup d’éléphants comme Hathi.
— Mais pourquoi l’enfoncent-ils dans la tête des éléphants ?
— Pour leur apprendre la Loi des Hommes. N’ayant ni griffes ni dents, les hommes fabriquent ces choses — et de pires encore.
— Toujours du sang quand on approche le Clan des Hommes ou seulement leur ouvrage ! dit Mowgli avec dégoût.
Le poids de l’ankus commençait à le fatiguer.
— Si j’avais su cela, je ne l’aurais pas pris. D’abord le sang de Messua sur ses liens, et maintenant celui de Hathi. Je ne veux plus m’en servir. Regarde !
L’ankus vola parmi des étincelles, et s’enterra lui-même, la pointe en bas à cinquante mètres de là parmi les arbres.
— De cette façon, mes mains sont lavées de la mort, dit Mowgli en frottant ses mains sur la terre humide et fraîche. Le Thuu a dit que la Mort me suivrait. Il est vieux, il est blanc et il est fou.
— Blanc ou noir, mort ou vie, moi, je vais dormir, Petit Frère. Je ne peux pas chasser toute la nuit et hurler tout le jour, comme certaines gens.
Bagheera s’en alla vers un gîte d’affût de sa connaissance, à environ deux milles de là. Mowgli grimpa sans peine sur un arbre commode, noua trois ou quatre lianes ensemble, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, se balançait dans un hamac à cinquante pieds du sol. Bien qu’il n’eût pas d’objections positives contre le grand jour, Mowgli suivait la coutume de ses amis, et en usait le moins possible. Lorsqu’il s’éveilla parmi les bruyantes peuplades qui vivent dans les arbres, c’était de nouveau le crépuscule, et il venait de rêver aux beaux cailloux qu’il avait jetés.
— Il faut au moins que je revoie la chose, dit-il.
Et il se laissa glisser le long d’une liane jusqu’à terre ; mais Bagheera était devant lui. Mowgli put l’entendre flairer dans le demi-jour.
— Où est la chose à pointe d’épine ? cria Mowgli.
— Un homme l’a prise. Voici sa trace.
— Nous allons voir maintenant si le Thuu dit vrai. Si la chose pointue est la Mort, cet homme-là mourra. Suivons.
— Il faut tuer d’abord, dit Bagheera. À ventre vide, œil négligent. Les hommes vont très lentement, et la Jungle est assez humide pour garder la plus légère empreinte.
Ils tuèrent aussitôt que possible, mais il ne s’écoula pas moins de trois heures avant qu’ils eussent fini leur repas, bu à leur soif, et pris la piste pour de bon. Le Peuple de la Jungle sait que rien ne répare le dommage d’un repas bousculé.
— Penses-tu que la chose pointue va se retourner dans la main de l’homme pour le tuer ? demanda Mowgli. Le Thuu a dit que c’était la Mort.
— Nous verrons cela quand nous y serons, dit Bagheera, en trottant la tête basse. C’est un pied seul (elle voulait dire qu’il n’y avait qu’un homme), et le poids de la chose a imprimé son talon profondément dans la terre.
— Oui ! Cela se voit aussi bien qu’un éclair de chaleur, répondit Mowgli.
Et ils prirent l’allure vite et hachée du trot de chasse, à travers le clair de lune et les taches d’ombre, en suivant les empreintes de ces deux pieds nus.
— À présent il court vite, dit Mowgli. Les orteils sont écartés.
Ils continuèrent leur course sur un terrain détrempé.
— À présent, pourquoi tourne-t-il ici tout à coup ?
— Attends ! dit Bagheera.
Et un bond superbe l’emporta aussi loin que possible en avant. La première chose à faire lorsqu’une piste cesse d’être claire, c’est de se jeter en avant, d’un seul coup, sans la brouiller davantage de ses propres empreintes. Bagheera, en touchant terre, se retourna et fit face à Mowgli, en criant :
— Voici une autre piste qui vient à sa rencontre. C’est un pied plus petit, cette seconde trace, et les orteils tournent en dedans.
Mowgli accourut et regarda.
— Le pied d’un chasseur Gond, dit-il. Regarde ! Ici, il a traîné son arc sur l’herbe. Voilà ce qui explique pourquoi la première piste avait tourné si brusquement. Le Grand Pied voulait se cacher du Petit Pied.
— C’est vrai, dit Bagheera. Éh bien ! De peur de brouiller les empreintes en croisant nos foulées, suivons chacun une piste. Je suis le Grand Pied, Petit Frère, et toi, tu es le Petit Pied, le Gond.
Bagheera retourna d’un bond à la première piste, laissant Mowgli penché sur la curieuse trace aux orteils en dedans du petit sauvage des bois.
— Maintenant, dit Bagheera, en avançant pas à pas le long de la chaîne que formaient les empreintes, moi, le Grand Pied, je tourne ici. Puis, je me cache derrière un rocher, et me tiens immobile, sans oser changer mes pieds de place. Crie-moi ta voie, Petit Frère.
— Maintenant, moi, le Petit Pied, j’arrive au rocher, dit Mowgli, en remontant rapidement sa piste. Puis je m’assois sous le rocher, appuyé sur ma main droite, et mon arc entre les orteils. J’attends longtemps, car la marque de mes pieds, ici, est profonde.
— Moi aussi, dit Bagheera, derrière le rocher, j’attends, en laissant reposer le bout de la chose à pointe d’épine sur une pierre. Elle glisse, car voici sur la pierre une égratignure. Crie ta voie, Petit Frère.
— Une, deux petites branches et une grosse, ici brisées, dit Mowgli à demi-voix. Mais comment expliquer cela ! Ah ! c’est clair maintenant. Moi, le Petit Pied, je m’en vais en faisant du bruit et en piétinant, pour que le Grand Pied m’entende.
Il s’éloigna du rocher, pas à pas, parmi les arbres, en élevant la voix, selon la distance, à mesure qu’il approchait d’une petite cascade.
— Je — m’en vais — très loin — là-bas — où — le — bruit — de — l’eau — qui tombe — couvre — le — bruit — que je — fais ; et — ici — j’attends. Crie ta trace, Bagheera, Grand Pied !
La Panthère avait sondé le bois dans toutes les directions pour voir comment la trace du Grand Pied l’éloignait du revers du rocher. Enfin, elle donna de sa voix.
— J’arrive de derrière le rocher sur les genoux en traînant la chose à pointe d’épine. Ne voyant personne, je cours. Moi, le Grand Pied, je cours très vite. La trace est claire. Que chacun de nous suive la sienne. Je cours toujours.
Bagheera bondit le long des nettes empreintes, et Mowgli suivit les pas du Gond. Pour un moment, il n’y eut que silence dans la Jungle.
— Où es-tu, Petit Pied ? cria Bagheera.
La voix de Mowgli lui répondit à cinquante mètres à peine sur la droite.
— Hum ! dit la Panthère avec une toux grave. Tous deux coururent l’un à côté de l’autre en se rapprochant.
Ils galopèrent encore un demi-mille, en gardant toujours à peu près la même distance, jusqu’à ce que Mowgli, dont la tête n’était pas aussi près de terre que celle de Bagheera, criât :
— Ils se sont rencontrés. Bonne chasse, regarde ! Ici se tenait le Petit Pied, son genou sur un rocher, et là-bas est le Grand Pied.
À dix mètres à peine, en face d’eux, étendu en travers d’un monceau de pierrailles, gisait le corps d’un villageois du district, le dos et le flanc transpercés par la petite flèche empennée d’un Gond.
(A suivre…)
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Le Second Livre de la Jungle. 1894
Rudyard Kipling.
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17/02/2008
L'ankus du roi (3)
Kaa s’élança, les yeux flambants.
— Qui m’a prié d’amener l’Homme ? siffla-t-il.
— Moi, évidemment, dit du bout des dents le vieux Cobra. Il y a longtemps que je n’avais vu d’Homme, et celui-ci parle notre langue...
— Mais il n’était pas question de tuer. Comment puis-je retourner à la Jungle et dire que je l’ai conduit à la mort ? dit Kaa.
— Je ne te parle pas de tuer, jusqu’à ce qu’il en soit temps. Et quant à ce qui est, pour toi, de rester ou de partir, il y a le trou dans le mur. Silence, maintenant, gros tueur de singes ! Je n’ai qu’à te toucher au cou, et la Jungle n’entendra plus parler de toi. Jamais homme n’est venu ici, qui s’en soit allé respirant encore. Je suis le Gardien du Trésor de la Cité du Roi.
— Mais je te déclare, à toi, ver blanc des ténèbres, qu’il n’y a ni roi ni cité ! La Jungle est là tout autour de nous ! cria Kaa.
— Il y a toujours le Trésor. Mais nous pouvons faire une chose... Attends un peu, Kaa des Rochers, et regarde le garçon courir. Il y a place, ici, pour se divertir. La vie est bonne. Cours çà et là pour un moment, amuse-toi, mon garçon !
Mowgli posa tranquillement la main sur la tête de Kaa.
— Jusqu’alors la créature blanche n’a eu affaire qu’aux hommes du Clan des Hommes... Elle ne me connaît pas, murmura-t-il... Elle a voulu cette chasse. Qu’on la lui donne !
Mowgli se tenait debout, l’ankus à la main, la pointe tournée vers la terre. D’un geste rapide il le lança devant lui, et l’ankus retomba sur le gros Serpent, en travers et juste en arrière du capuchon, et le cloua sur le sol. En un éclair Kaa tombait de tout son poids sur le corps qui se tordait, le paralysant du capuchon à la queue. Les yeux rouges flamboyaient, et les six pouces de tête libres battaient furieusement de droite et de gauche.
— Tue, dit Kaa, comme Mowgli portait la main à son couteau.
— Non, dit Mowgli, en tirant la lame ; je ne tuerai plus, sauf pour vivre. Mais regarde, Kaa !
Il saisit le Serpent derrière le capuchon, ouvrit de force la bouche avec la lame de son couteau, et montra les terribles crocs venimeux de la mâchoire supérieure, qui apparaissaient noirs et desséchés dans la gencive. Le Cobra Blanc avait survécu à son poison, comme il arrive aux serpents.
— Thuu1 (c’est tout sec), dit Mowgli.
Et, faisant un signe de départ à Kaa, il ramassa l’ankus, rendant au Cobra Blanc la liberté.
— Le Trésor du Roi réclame un nouveau Gardien, dit-il gravement. Thuu, tu as tort. Cours partout çà et là, et amuse-toi, Thuu !
— Je suis déshonoré. Tue-moi ! siffla le Cobra Blanc.
— Il a été trop question de tuer ici. Nous allons partir. Je prends la chose à pointe d’épine, Thuu, comme prix du combat et de ma victoire.
— Prends garde, alors, que cette chose ne finisse par te tuer toi-même. C’est la Mort ! Souviens-t’en, c’est la Mort ! Il y a, dans cette chose, assez pour faire périr les hommes de toute ma cité. Tu ne la garderas pas longtemps, Homme de la Jungle, pas plus que celui qui te la prendra. Ils tueront, tueront, et tueront à cause d’elle ! Ma force est desséchée, mais l’ankus fera mon ouvrage. C’est la Mort ! la Mort ! la Mort !
Mowgli se traîna par le trou pour regagner le passage, et sa dernière vision fut celle du Cobra Blanc frappant furieusement de ses crocs désarmés les faces d’or indifférentes des dieux couchés sur le sol, et sifflant :
— C’est la Mort !
Notes:
1 Littéralement : "souche pourrie". (N. d. T.)
(A suivre…)
°0°0°0°0°0°0°0°0°0°
Le Second Livre de la Jungle. 1894
Rudyard Kipling.
08:20 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note







