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08/07/2007
La cavalerie.
Remington, Frederic.
La charge de cavalerie. 1907. The Metropolitan Museum of Art, New York
Au cours de ma dernière garde de réa de chirurgie cardiaque, j’étais bien content, que comme d’habitude, la cavalerie arrive juste à temps.
Comme toutes les réanimations de l’Hôpital étaient pleines sauf la mienne, j’ai du accepter un syndrome fissuraire chez un patient de 81 ans porteur depuis 10 ans d’une prothèse aorto-bifémorale.
Il a développé tardivement un faux anévrysme sur l’anastomose haute et a décidé de le rompre le jour ou donc, j’étais de garde.
Je l’ai récupéré, inondé de loxen® (il avait 150 mmHg de systolique) et appelé les vasculaires à la rescousse.
Les chirurgiens demandent un nouveau scanner, jugeant celui réalisé dans le centre envoyeur « ininterprétable » (c’est assez fréquent, grrrrrr !).
Je le descends donc à 00h45 du matin au scanner, avec tout le matériel et l’IADE (infirmière anesthésiste) d’astreinte.
Au moment exact où l’on sort de la réa, une infirmière du service vient me chercher pour un patient opéré récent « qui est pas bien ». Il est en effet bien pâle, et a 80 mmHg de systolique. Je crains une tamponnade.
Je le fais donc emmener à la réa et cadrer par les IDE de nuit qui sont top niveau.
Au scanner, les images sont péjoratives, et j’appelle l’anesthésiste de garde pour qu’elle me relève afin de surveiller le patient avant de l’emmener au bloc de vasculaire.
J’appelle en réa pour savoir comment va le second patient : « Pas trop mal ».
L’anesthésiste arrive, je remonte ventre à terre en réa.
Avec un remplissage, le second patient va mieux.
Je lui jette un petit coup d’œil en échographie cardiaque : bingo, liquide dans le péricarde, c’est bien une tamponnade.
Comme pour m’approuver, le patient se dégrade de nouveau brutalement et sa TAS passe à 45 mmHg.
Je le remplis comme une mule et j’appelle l’équipe chirurgicale en croisant les doigts (je n’ai jamais eu à drainer une tamponnade en catastrophe car le chirurgien est toujours arrivé à temps, mais on dit qu’il faut toujours une première fois…).
Les nouvelles du scanner sont assez alarmantes, l’anesthésiste et le chirurgien vasculaire sont entrain de pousser fissa fissa le patient au bloc.
De mon côté, ça va mieux : l’équipe arrive et l’intervention débute.
Je récupère le patient en bon état une heure plus tard.
L’anesthésiste de chirurgie cardiaque me raconte que l’IADE qui était venue l’aider a été appelée en catastrophe au bloc de vasculaire au beau milieu du drainage.
Je vais me coucher 2 heures.
Le matin, on nous annonce que le patient du syndrome fissuraire n’a pas survécu.
Cette histoire de syndrome fissuraire m’en a rappelé une qui a marqué mes jeunes années d’interne de cardio.
A chaque fois que je me retrouve devant une dissection aortique ou un anévrysme aortique en train de se fissurer (heureusement éventualité rare en réa de chirurgie cardiaque), j’éprouve la même peur presque panique.
Un infarctus, un choc cardiogénique ou un trouble du rythme ventriculaire ne me font pas peur, par contre une aorte fragile me terrorise.
Je m’allonge sur le divan (n’est-ce pas, Mélie ?) et je raconte. D’ailleurs je m’étonne de ne pas avoir déjà mentionné cette histoire dans ce blog.
Premier choix de cardiologie (1997-1998).
Je récupère aux soins intensifs un jeune patient (40-42 ans) chez qui mon assistant venait de dépister une dissection aortique.
L’histoire est assez triste, vous allez voir.
Sur son lieu de travail, il présente une douleur aiguë des 2 jambes et à la poitrine.
Amené aux urgences, il a encore mal aux membres inférieurs, mais plus rien à la poitrine. A l’examen, on retrouve une ischémie aiguë distale et on appelle les chirurgiens vasculaires.
Entre temps, on le fait voir à un cardiologue (qui sera agrégé des années plus tard) car son ECG est un peu « curieux » : RAS.
Il est admis au bloc de vasculaire, ou on le « fogartise » (sonde de Fogarty) et on ramène du caillot frais.
Il sort du bloc sous héparine, n’ayant plus mal nulle part. Tout le monde est soulagé et bien fier de lui.
Les vasculaires demandent une ETO (échographie trans oesophagienne) sans urgence pour éliminer une embolie d’origine cardiaque (par exemple au cours d’une fibrillation auriculaire paroxystique).
L’examen est fait le lendemain par mon assistant, qui met donc en évidence une dissection.
Il arrive tout blanc en réa avec son patient et commence à appeler les chirurgiens cardiaques qui sont dans un autre hôpital.
Je discute tranquillement avec le patient qui ne se plaint de rien et qui s’étonne un peu d’un tel remue-ménage.
En fait, l’ECG « curieux » montrait une hypertrophie ventriculaire gauche, signe d’une HTA que le patient refusait de faire traiter. Sur son thorax de face on voyait très bien (a posteriori tout est plus facile) un élargissement du médiastin.
Je le mets sous bêtabloquants IV pour faire baisser sa TA..
Juste à ce moment une équipe du SAMU entre pour nous apporter une patiente.
On leur raconte l’histoire, et ils décident de convoyer notre patient immédiatement.
Alors que je fais la relève au médecin, je vois du coin de l’œil l’aide soignante mettre un bassin sous les fesses du patient arquebouté.
Une fraction de seconde plus tard, sa tête devient toute rouge, ses jugulaires deviennent énormes et il s’effondre dans le lit.
Son aorte s’est finalement rompue dans le péricarde, provoquant une tamponnade suraiguë, et du même coup un choc hémorragique.
On n’a jamais réussi à le récupérer.
L’aide soignante n’avait vraiment rien à se reprocher. Personne ne lui avait dit qu’il fallait garder ce patient au repos complet. De toute façon, étant donné le délai de prise en charge de 24 heures et la mise sous héparine, on ne lui avait pas donné toutes ses chances, et ça, c’est une vraie litote.
Ce jour là, j’ai vraiment compris ce que le concept jusqu’alors très théorique de dissection aortique signifiait vraiment.
Une mort instantanée, totalement imprévisible dans le temps, et totalement inéluctable.
Un véritable cauchemar qui resurgit devant moi, ponctuellement.
Je me souviens encore du nom de ce patient (M. P-A), 9-10 ans après, alors que je suis parfaitement incapable de me souvenir de celui d’un patient que j’ai vu ce vendredi.
La cavalerie est arrivée trop tard ce jour là, et les méchants aux chapeaux noirs ont gagné.
13:40 Publié dans Médecine | Lien permanent | Commentaires (3)




